« Dehors Duque et tout son gouvernement ! ».

La grève nationale du 28 avril 2021 en Colombie s'est transformée en véritable révolte. La classe ouvrière, les jeunes en tête, s'est soulevée contre la réforme fiscale du gouvernement d'Iván Duque et l'a obligé à la retirer. La mobilisation massive dans tout le pays a contraint les centrales syndicales réunies dans le CNP(Comité Nacional de Paro, Comité National de Grève) à appeler à la poursuite du mouvement. Néanmoins le CNP, tout comme les partis traditionnels, trahit jour après jour les aspirations du peuple colombien en focalisant l’attention sur les futures échéances électorales. Notre camarade Lorena Perdomo, coordinatrice nationale d’Impulso Socialista, section colombienne de la LIS (Ligue Socialiste Internationale), répond aux questions de La Commune.

« Dehors Duque et tout son gouvernement ! ».

1. Sur quelles bases et comment a été opérée la trahison de la classe ouvrière colombienne par le CNP ?

C’est en effet le CNP qui a donné l’impulsion pour le démantèlement de la mobilisation mais le processus de lutte est toujours vivant, malgré les échéances électorales et le terrorisme d'État (les violations des droits de l'Homme par la police et les forces armées de l’État ont causé 48 meurtres, 448 disparitions forcées, 3 155 cas de violences policières et 106 cas de violences basées sur le genre) et le peuple continue de rejeter la politique meurtrière et d’« ajustement » du gouvernement. Si l'énergie de lutte et de résistance contre le terrorisme d'État est toujours là, le dernier pic de mobilisation massive et nationale date néanmoins du 28 mai.

Le rôle bureaucratique du CNP empêche d’intensifier la lutte puisqu'en tant que direction il a réussi à réduire la mobilisation dans la rue de quatre manières : d'abord, en n'appelant pas à une véritable grève générale pour arrêter la production en lien avec les assemblées de travailleurs et de travailleuses par secteur ; deuxièmement, en négociant avec le gouvernement dans le dos des masses mobilisées et des assemblées populaires ; troisièmement, en faisant lever la grève des enseignants par la direction de la FECODE (Syndicat des éducateurs) ; et enfin en annonçant qu'il n'appellerait plus à des mobilisations dans le pays.

Le CNP est composé des centrales syndicales, des mouvements sociaux et des partis politiques d'opposition qui se veulent alternatifs. La direction de la CUT (Central Unitaria de Trabajadores, Centrale unitaire des Travailleurs), composée de représentants de partis réformistes et de centre-gauche tels que Alianza verde (l’Alliance verte), le MOIR (aujourd'hui appelé Dignidad, Dignité) et d'autres courants, a cherché avec la CGT (Confederación General del Trabajo, Confédération générale du travail, syndicat colombien d'inspiration chrétiennne), la CTC (Confederación de Trabajadores de Colombia, Confédération des travailleurs de Colombie) et le Petrismo (Pétrisme, d’après le nom de l’homme politique Gustavo Petro) à reporter tout le mécontentement social vers l'échéance électorale.

Cette action s'inscrit dans la politique des secteurs réformistes du centre-gauche au sein du Pacto Histórico (Pacte historique) et du centre-droit de la Coalición de la Esperanza (Coalition de l'Espoir), qui agissent au sein de la bureaucratie syndicale et des mouvements sociaux, en cherchant à tout canaliser vers les élections présidentielles de 2022, empêchant la lutte dans la rue de vaincre le gouvernement Duque par des moyens révolutionnaires. Tout est fait pour une sortie de crise pour la bourgeoisie, qui ne touche pas ni le régime ni bien sûr les plans d’« ajustement » et de précarité du capitalisme impérialiste du FMI (Fonds Monétaire International), de la Banque mondiale et de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Cette situation a conduit à un rejet généralisé par les secteurs les plus radicalisés de la jeunesse et du peuple contre le CNP, car ils ne se sentent représentés dans aucune de ses politiques de reddition et de conciliation de classes.

2. Quelle est la situation après les manifestations du 20 juillet dernier ?

Bien que les combats dans les rues aient diminué, force est de constater qu'il reste une avant-garde qui anime les mobilisations dans différentes villes du pays et tente de soulever les assemblées populaires, mais il leur manque un programme et un plan de lutte pour surmonter le reflux actuel et créer de meilleures conditions de combat pour faire face à la contre-offensive du gouvernement Duque et du régime « urubiste » (du nom d’Alvaro Uribe, président de la République de Colombie, de 2002 à 2010, du même parti que Duque).

Cette contre-offensive gouvernementale est caractérisée par une nouvelle réforme fiscale, (qui a dû néanmoins s'assouplir sous l'effet du mécontentement général) et par la campagne électorale. Tous les secteurs réformistes sont en campagne électorale, majoritairement positionnés autour du projet « pétriste » du Pacte Historique, où ils cherchent à remplacer la droite réactionnaire de l'« uribisme » par les urnes.

Le CNP est pleinement engagé dans les issues parlementaires (sous forme de projets de lois) et la dynamique électorale de 2022, où il promeut sa déclaration dite d'urgence. Le phénomène de Las Primeras Lineas (les premières lignes), en particulier la Unión de Resitencias de Cali (Union des Résistances de Cali), ont permis une série de rassemblements avec une perspective nationale dont l'objectif est la formation d'un nouveau parti politique ; les organisations sociales à la tête du Congreso de los Pueblos (Congrès des Peuples) ont lancé un appel à l'ANP (Asamblea Nacional Popular, Assemblée Populaire Nationale) début juin à Bogotá. Cette initiative a suscité de l'espoir chez celles et ceux qui étaient sorties en masse dans la rue et ne se sentaient pas représenté.e.s dans la direction autoproclamée du CNP.

3. Quel rôle et quelles limites sont celles de l’ANP ? Comment vois-tu la situation évoluer ?

Bien que l'ANP qui s'est tenue à Bogota ait réussi à mobiliser un secteur important de la jeunesse, sa convocation tardive, l'absence des forces syndicales, des principales organisations indigènes telles que le CRIC (Consejo Regional Indígena del Cauca, Conseil Régional Indigène du Cauca, un des 32 départements de la Colombie), des organisations paysannes, de la majorité des Premières Lignes, des assemblées populaires de base, n'ont pas permis de dégager une direction, un programme et un plan d'action susceptibles de rivaliser avec le projet politique du Congrès des Peuples.

Lors de la dernière ANP qui s'est tenue à Cali, le gouvernement a mené une opération nationale pour empêcher les bus des délégations de chaque région d'arriver à l'événement à l'Universidad del Valle. La police a effectué des contrôles sur toutes les routes, effectué des perquisitions et harcelé les participants. Il n'a pas pu empêcher l'arrivée des délégations à Cali, seulement à retarder l'ordre du jour.

Il est à noter que le Congrès des Peuples en tant que force majoritaire au sein de l'ANP a décidé de retirer plusieurs de ses délégations avant de commencer la session plénière où le programme et le plan de lutte seraient décidés. En revanche, cette même organisation a passé un accord avec l'Église et l'ONU (Organisation des Nations-Unies) dans le dos de l'assemblée.

Face à ces méthodes qui empêchent l'ANP d'avancer et de devenir un véritable pôle d'attraction, notre proposition est de construire une coordination nationale populaire qui soit élue démocratiquement dans les assemblées régionales, avec des délégations révocables dont la fonction principale est de dynamiser et d’unir les luttes autour d'un programme et d'un plan de lutte organisés autour du mot d'ordre « Fuera Duque ! » (Dehors Duque !). L'objectif est de satisfaire les revendications les plus urgentes dans le cadre de la crise économique et sanitaire et de rejeter la nouvelle réforme fiscale.

À Impulso Socialista, nous pensons que le programme de mobilisation doit être mené autour du « Dehors Duque et tout son gouvernement ! » Il est nécessaire que le terrorisme d'État ne reste pas impuni : c'est pourquoi le démantèlement de toutes les forces répressives est urgent de même que le jugement, la punition de l'ensemble des dirigeants politiques et militaires qui ont ordonné les meurtres et les crimes contre les droits de l'Homme et enfin la révocation des juges, procureurs et maires complices. Il faut aussi faire face à la crise économique et sanitaire avec un plan d'urgence : non-paiement de la dette extérieure pour rompre avec la domination impérialiste du FMI, de l'OCDE et de la Banque mondiale ; une taxe permanente sur les grandes fortunes ; suppression de la TVA sur tous les produits du panier familial et utilisation de toutes ces ressources pour pallier la crise (revenu de base pour le chômage et le travail informel ; budget de la santé triplé ; système de santé unifié avec l'objectif de le rendre public, gratuit et universel ; gratuité de l'enseignement).

Tout cela ne sera possible que si nous renforçons la construction d'un outil politique de la classe ouvrière qui aide à diriger la force et l'énergie du peuple vers un processus révolutionnaire ; c'est pourquoi nous croyons fermement que notre tâche la plus importante, en plus de promouvoir la mobilisation et l'auto-organisation de notre classe, passe par la construction d'Impulso Socialista en Colombie dans le cadre de la Ligue Socialiste Internationale.

Propos recueillis en septembre 2021

Modifié le mardi 14 décembre 2021
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