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Le grand glissement (1925-1927)

Publié le dimanche 12 février 2017
Formation - théorie : Le marxisme face au stalinisme (V)

Les années 1925-1927 sont des années-charnières tant pour l’URSS que pour le mouvement communiste international. Trotsky a parlé alors de la crise de la révolution d’Octobre. La cause fondamentale de cette crise « réside dans le retard de la révolution mondiale à la suite de lourdes défaites du prolétariat ». C’est sur ce terreau que le stalinisme se cristallise en URSS et dans toute l’Internationale communiste, par la bureaucratisation toujours plus poussée.

Le grand glissement (1925-1927)Staline et Boukharine

Beaucoup de gens peuvent avoir l’impression que Staline et sa fraction secrète « continuent » ce qui a été commencé en 1917. En effet, l’emprise de cette clique ne procède pas d’un coup d’Etat ou d’un plan concerté, préétabli. En 1923-1926, Staline fait bloc avec des figures de proues du bolchevisme : Boukharine, d’une part et Zinoviev-Kamenev. Zinoviev est alors le président de l’Internationale communiste. Ce qui cimente le bloc de ces quatre hommes, c’est l’opposition au « trotskysme », l’affirmation d’un catéchisme « léniniste » qui dessèche la pensée de Lénine.

La troïka Staline-Boukharine-Zinoviev se fissure

Dès 1925, Zinoviev, président de l’IC voit le sol se dérober sous ses pieds. Comme le notera l’historien Jean-Jacques Marie « Si l’URSS peut à elle seule construire « la société socialiste intégrale », si donc la révolution mondiale n’est plus un objectif mais un simple bonus protégeant l’édification du socialisme russe, le Komintern 1 n’est plus qu’un appendice du PC russe et la fonction de son président, Zinoviev, devient accessoire »2. Il commence alors à émettre les plus sévères réserves sur l’édification du socialisme dans un pays arriéré sans l’aide de nations plus développées. D’autre part, Zinoviev est le leader des communistes de Leningrad (ex Petrograd), ville où la politique économique inspirée par Boukharine jette de l’huile sur le feu.

« Koulak, enrichissez-vous ! » (Boukharine)

Sur le terrain économique, l’appareil du Parti pense pouvoir surmonter les difficultés qui assaillent l’URSS en donnant un nouvel élargissement à l’économie de marché tolérée par la NEP adoptée en 1921 pour conjurer le terrible et horrible marasme lié à 7 années de guerre (guerre mondiale, puis guerre civile et défense militaire face à l’impérialisme mondial). Dans son application concrète, cette politique va favoriser le développement d’une couche de paysans aisés, pouvant exploiter les paysans pauvres, dans l’espoir d’obtenir de bonnes récoltes. Ces paysans sont les Koulaks. Mais loin de favoriser la smytchka (liaison) entre les ouvriers et les paysans, entre la ville et la campagne, elle creuse encore le fossé qui les sépare. Le Koulak, que Boukharine appelle à s’enrichir, va placer sous la férule les moujiks (petits paysans) et établir des relations commerciales avec l’État. Or, dans le même temps, l’industrie accuse un sérieux retard et le chômage frappe de nombreux ouvriers. Zinoviev qui « tient » le parti dans le bastion industriel de Leningrad (anciennement Petrograd, anciennement et de nouveau Saint Petersbourg de nos jours) risque alors de se retrouver en porte-à-faux vis-à-vis de sa base sociale ouvrière industrielle qui répond à la situation par des grèves spontanées. De nombreux paysans pauvres, dépossédés de tout bien, obligés de se louer aux Koulaks ripostent par « le banditisme rouge ».

« Moins une direction dépend de son parti … »

La politique de la fraction secrète de Staline, alliée à Boukharine, relègue l’Internationale communiste au rang de courroie de transmission de l’appareil du parti russe et sape la base ouvrière du régime. Ces deux aspects de la politique de Staline vont pousser Zinoviev et Kamenev dans les bras de l’opposition avec Trotsky.

Comme l’écrira Trotsky en 1928 : « moins une direction dépend de son parti, plus elle dépend de son appareil »3. Et l’appareil qui produit une bureaucratie parasitaire se trouve lié à des forces sociales qui cherchent à restaurer le capitalisme : les koulaks et les Nepmen (gros commerçants et détenteurs des bribes d’industrie privée où les ouvriers sont surexploités).

Une direction qui se coupe des masses exploitées s’expose dans les faits à la pression des forces qui poussent au retour à l’ordre ancien.

Une direction qui se coupe des bases de l’Internationale s’expose dans les faits à la pression de l’impérialisme mondial.

C’est sous cette pression que la direction stalinienne va s’aligner sur le nationalisme bourgeois en Chine et sur la bureaucratie syndicale en Angleterre au moment de la grève générale de 1926. Nous y reviendrons dans notre prochain exposé.

Retenons ce diagnostic de l’Opposition de gauche à ce moment-là sur la situation en URSS : «la liaison entre le Koulak, le propriétaire, l’intellectuel bourgeois et de nombreux maillons de la bureaucratie non seulement de l’État , est le processus le plus indiscutable et en même temps le plus alarmant de notre vie sociale »4.

A suivre…


Daniel Petri,
31-01-2017



1 Komintern (ou Comintern) : Internationale communiste

2 MARIE (J.-J.). - Staline. Paris : Fayard, 2001, p. 300.

3 TROTSKY (L.). - Et maintenant ? L’internationale Communiste après Lénine. Paris : Presses universitaires de France, 1999, p. 76.

4 Ibid, p. 66.


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