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Les gentils organisateurs des nuits parisiennes

Publié le dimanche 17 avril 2016

Le 31 mars, après la dispersion des manifestations pour le retrait de la loi El Khomri, un rassemblement s’est formé place de la République. Première « nuit debout » (ND), sous des dehors fort sympathiques. Un intellectuel est sorti de sa boîte pour délivrer la belle parole réconfortante. Frédéric Lordon. Et, depuis lors, toutes les nuits, des milliers de jeunes et de militants veillent au grain, entre deux « journées d’action ». Nous n’en sommes pas. Voici pourquoi.

Les gentils organisateurs des nuits parisiennes

Le « mouvement ND » donne l’impression d’être un mouvement spontané puisque ses initiateurs déclarent intervenir en dehors des partis et des syndicats. Sa naissance semble être le fruit d’un débordement au soir du 31 mars. Le canevas de cette initiative « citoyenne » était prêt : ND est venu se greffer sur la mobilisation tendue vers un seul but, le retrait de la loi El Khomri et, pas autre chose. Or, c’est précisément le contenu de la mobilisation que les gentils organisateurs de ND ont, d’emblée, contesté, en usant d’une belle formule « contre le monde El Khomri », pour faire le « raccord » entre la mobilisation des salariés et de la jeunesse pour le retrait de la loi Travail.

Une greffe sur « temps forts »

Cette greffe a été rendue possible par la dite « stratégie des temps forts » des directions syndicales. Entre deux temps forts, de longs temps morts. La nature ayant horreur du vide, de nombreux jeunes et militants ou ex-militants soudain revigorés, se sont emparés de ces nuits parisiennes, dernier salon où l’on cause, à ciel ouvert. Vaste forum social qui, aux plus anciens, rappelera les longues soirées de contestation globale en mai-juin 1968.

Les initiateurs des ND ont su recycler à leur manière l’aspiration croissante à la grève générale…En la vidant de son contenu précis. Il s’agit avec eux, de la grève générale en général, dans un mouvement « constituant ». Ici, l’espoir suscité par le véritable mouvement spontané favorisé par la pétition « loi travail-non merci » devient griserie. Avec force envolées lyriques.

Brainstorming à la belle étoile

Les ND ne manquent pas d’admirateurs, tel ce député de la bonne droite centriste qui salue « cette dynamique, symbole d’un nouvel espoir démocratique. Il s’agit en effet d’une réappropriation salutaire des affaires de la Cité par les citoyens qui en sont malheureusement souvent éloignés. (...) Et au lieu de chercher à disperser ou essouffler le mouvement, il faudrait plutôt travailler sur la manière de l’accompagner afin de le faire perdurer dans les meilleures conditions pour tous, participants et riverains . ». Pour sûr, ces propos n’engagent que son auteur mais ils attestent d’une certaine complaisance de l’ordre établi à l’égard de ce brainstorming à la belle étoile. Les medias se ruent sur le phénomène, de manière à faire passer au second plan le combat pour sauver le Code du travail des griffes du gouvernement et de l’UE. Frédéric Lordon a donné le ton : « « Il faut cesser de dire ce que nous ne voulons pas pour commencer à dire ce que nous voulons ». C’est la bonne vieille méthode de la globalisation dont la dite gauche radicale est friande dès que l’unité tend à se réaliser sur une question-clé de la lutte des classes. Ce grand penseur anticapitaliste parle des revendications avec condescendance, les présentant comme « défensives » et « enfermées dans un cadre ». Et, il tente de nous entraîner sur un terrain moral en affirmant « le salariat comme rapport de chantage ». Que les patrons fassent du chantage aux licenciements est une certitude. Mais le salariat est un rapport d’exploitation, un rapport social, un rapport économique. Et, pas autre chose.

Au mépris des revendications vitales

Doctement, ce grand savant nous affranchit : « Évidemment, il faut continuer de revendiquer partout où il y a lieu de le faire ! Mais il faut avoir conscience que revendiquer est une posture défensive, qui accepte implicitement les présupposés du cadre dans lequel on l’enferme, sans possibilité de mettre en question le cadre lui-même. Or il devient urgent de mettre en question le cadre ! » Revendiquer serait une posture qui accepte implicitement le cadre de l’ordre établi, en somme. Ainsi, lorsque les agents hospitaliers combattent contre les suppressions de lit et de postes, ils accepteraient les « présupposés » du « cadre » dans lequel ils sont enfermés. Implicitement, bien sûr. En effet, ils ne « dépassent pas le stade de la revendication ». Un stade primaire, en quelque sorte. Mais, heureusement, il y a Lordon !

Il n’y a décidément rien de bien nouveau dans ce discours. Du déjà vu, déjà entendu. Tout au plus remixé. Il est vrai que notre position à nous n’est pas innovante, elle ne varie pas : la mobilisation des masses autour de leurs revendications vitales, devenues insupportables pour la survie du capitalisme agonisant, est la préparation à la conquête ouvrière du pouvoir. Et, pour l’heure, le combat pour le maintien du Code du travail et pour le retrait de la loi El Khomri est « la partie qui concentre le tout ».

Antonin Fuchs,
16-04-2016

Sources :

http://reporterre.net/Il-faut-cesser-de-dire-ce-que-nous-ne-voulons-pas-pour-commencer-a-dire-ce-que

http://reporterre.net/+-Nuit-debout-recits-enquetes-et-idees-

http://reporterre.net/Pour-le-depute-UDI-Bernard-Plancher-Nuit-debout-est-le-symbole-d-un-nouvel


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