L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux mêmes

La Commune - Pour un parti des travailleurs - membre du courant international Mouvement Socialiste des Travailleurs ( IVe Internationale)
(ADIDO - 8, rue de la Forêt Noire 34 080 MONTPELLIER)


Contre « l’Union sacrée »

Publié le samedi 17 janvier 2015

Une tribune libre dans la journal  Le Monde du 16 janvier 2015

Nous reproduisons ci-dessous une tribune libre parue dans le quotidien Le Monde du 16 janvier dernier. Notre rédaction partage, pour l’avoir écrit par ailleurs et ici même, ce point de vue. Par une virgule à enlever ni à rajouter. Des propos vrais, incontestables, qui honorent leurs auteurs. A faire circuler sans modération ni limites.

« La sidération, la tristesse, la colère face à l’attentat odieux contre Charlie Hebdo puis la tuerie ouvertement antisémite, nous les ressentons encore. Voir des artistes abattus en raison de leur liberté d’expression, au nom d’une idéologie réactionnaire, nous a révulsés. Mais la nausée nous vient devant l’injonction à l’unanimisme et la récupération de ces horribles assassinats.
Nous partageons les sentiments de celles et ceux qui sont descendus dans la rue. Mais ces manifestations ont été confisquées par des pompiers pyromanes qui n’ont aucune vergogne à s’y refaire une santé sur le cadavre des victimes. Valls, Hollande, Sarkozy, Hortefeux, Copé, Merkel, Cameron, Juncker, Erdogan, Orban, Netanyahu, Liebermann, Bennett, Porochenko, les représentants de Poutine, Bongo… : quel défilé d’abjecte hypocrisie. Cette mascarade indécente masque mal les bombes que les Occidentaux ont larguées sur l’Irak depuis une semaine sur décision de ce carré de tête ; les milliers de morts à Gaza où Avigdor Liebermann imaginait employer la bombe atomique quand Naftali Bennett se rengorgeait d’avoir tué beaucoup d’Arabes ; le million de victimes que le blocus en Irak a provoquées. Ceux qu’on a vus manifester en tête de cortège à Paris ordonnent ailleurs de tels carnages.
« Tout le monde doit venir à la manifestation », a déclaré Valls en poussant ses hauts cris sur la « liberté » et la « tolérance ». Le même qui a interdit les manifestations contre les massacres en Palestine, fait asperger de gaz lacrymogènes les cheminots en grève et matraquer des lycéens solidaires de sans-papiers expulsés nous donne des leçons de liberté d’expression. Celui qui déplorait à Evry ne voir pas assez de « Blancos » nous jure son amour de la tolérance. Le même qui fanfaronne de battre des records dans l’expulsion des Rroms se gargarise de « civilisation ». En France la liberté d’expression serait sacrée, on y aurait le droit de blasphémer : blasphème à géométrie variable puisque l’« offense au drapeau et à l’hymne national » est punie de lourdes amendes et de peines de prison. Que le PS et l’UMP nous expliquent la compatibilité entre leur condamnation officielle du fondamentalisme et la vente d’armes à Ryad où les femmes n’ont aucun droit, où l’apostasie est punie de mort et où les immigrés subissent un sort proche de l’esclavage.
Nous ne participerons pas à l’union sacrée. On a déjà vu à quelle boucherie elle peut mener. En attendant, le chantage à l’unité nationale sert à désamorcer les colères sociales et la révolte contre les politiques conduites depuis des années.
Manuel Valls nous a asséné que « Nous sommes tous Charlie » et « Nous sommes tous des policiers ». D’abord, non, nous ne sommes pas Charlie. Car si nous sommes bouleversés par la mort de ses dessinateurs et journalistes, nous ne pouvons reprendre à notre compte l’obsession qui s’était enracinée dans le journal contre les musulmans toujours assimilés à des terroristes, des « cons » ou des assistés. On n’y voyait plus l’anticonformisme, sinon celui, conforme à la norme, qui stigmatise les plus stigmatisés.
Nous ne sommes pas des policiers. La mort de trois d’entre eux est un événement tragique. Mais elle ne nous fera pas entonner l’hymne à l’institution policière. Les contrôles au faciès, les rafles de sans-papiers, les humiliations quotidiennes, les tabassages parfois mortels dans les commissariats, les flash balls qui mutilent, les grenades offensives qui assassinent, nous l’interdisent à jamais. Et s’il faut mettre une bougie à sa fenêtre pour pleurer les victimes, nous en ferons briller aussi pour Eric, Loïc, Abou Bakari, Zied, Bouna, Wissam, Rémi, victimes d’une violence perpétrée en toute impunité. Dans un système où les inégalités se creusent de manière vertigineuse, où des richesses éhontées côtoient la plus écrasante misère, sans que nous soyons encore capables massivement de nous en indigner, nous en allumerons aussi pour les six SDF morts en France la semaine de Noël.
Nous sommes solidaires de celles et ceux qui se sentent en danger, depuis que se multiplient les appels à la haine, les « Mort aux Arabes », les incendies de mosquées. Nous nous indignons des incantations faites aux musulmans de se démarquer ; demande-t-on aux chrétiens de se désolidariser des crimes d’Anders Breivik perpétrés au nom de l’Occident chrétien et blanc ? Nous sommes aussi au côté de celles et ceux qui subissent le regain d’antisémitisme, dramatiquement exprimé par l’attaque de vendredi dernier.
Notre émotion face à l’horreur ne nous fera pas oublier combien les indignations sont sélectives. Non, aucune union sacrée. Faisons en sorte, ensemble, que l’immense mobilisation se poursuive en toute indépendance de ces gouvernements entretenant des choix géopolitiques criminels en Afrique et au Moyen-Orient, et ici chômage, précarité, désespoir. Que cet élan collectif débouche sur une volonté subversive, contestataire, révoltée, inentamée, d’imaginer une autre société, comme Charlie l’a longtemps souhaité.”



Ludivine Bantigny, historienne, Emmanuel Burdeau, critique de cinéma, François Cusset, historien et écrivain, Cédric Durand, économiste, Eric Hazan, éditeur, Razmig Keucheyan, sociologue, Thierry Labica, historien, Marwan Mohammed, sociologue, Olivier Neveux, historien de l’art, Willy Pelletier, sociologue, Eugenio Renzi, critique de cinéma, Guillaume Sibertin-Blanc, philosophe, Julien Théry, historien, Rémy Toulouse, éditeur, Enzo Traverso, historien


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