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Décès de Myriam Dechezelles : Les engagements d’une femme libre

Publié le dimanche 24 août 2014

Par Jean-Jacques et Guy Dechezelles, 24 août 2014

Myriam Dechezelles née Salama, vient de décéder à l’âge de cent ans. Elle était la femme d’Yves Dechezelles, l’avocat anticolonialiste. Mais aussi une femme libre, exigente, érudite, engagée dans les combats du siècle. Voici son portrait, établi par ses fils.

Née le 2 septembre 1914 à Alger, décédée le 5 août 2014 à Paris.

Issue d’un père pharmacien et d’une mère qui avait été cantatrice, Myriam partagea son enfance entre Tiaret, sur le haut plateau qui jouxte l’Ouarsenis, et Alger où ses parents finirent par s’établir définitivement, rue Michelet non loin du Palais d’été. De ses parents aux origines sépharades elle reçut le goût d’apprendre intensément un savoir universel, totalement laïc, en même temps que le respect de toutes les cultures dont l’Algérie représentait un confluent remarquable avec la présence de la Méditerranée éternelle, celle des nombreuses civilisations qui y ont laissé des traces historiques. Plusieurs langues venaient en appui puisque, outre le français, M. Salama père parlait couramment l’espagnol et l’arabe, et Mme Salama mère l’italien et l’arabe. Myriam, brillante élève dans les domaines littéraires et linguistiques, compléta ses talents par une excellente éducation musicale et la pratique du piano avec aisance.

Entrée en Lettres supérieures à l’Université d’Alger elle y fit en 1933-34 des rencontres qui déterminèrent tout le reste de sa vie. Aux cours de lettres et de philosophie, enseignés respectivement par les professeurs Grenier et Poirier, elle rencontra ses condisciples Albert Camus et Yves Dechezelles, de très brillants étudiants dont les goûts réciproques pour le théâtre formèrent la première trame d’une amitié qui s’amplifia par l’échange de convictions humanistes communes. L’amitié entre ces trois personnes fut profonde et constante au long des évènements qui devaient suivre ; les codes de discrétion sur cette amitié furent maintenus lorsque la célébrité d’Albert Camus prit le devant de la scène en beaucoup de domaines. Yves Dechezelles faisait partie de la section d’Alger des Jeunesses socialistes, secondant Max-Pol Fouchet, alors Secrétaire, puis lui succédant comme responsable. Entre Myriam Salama et Yves Dechezelles une vive passion amoureuse s’établit menant bientôt au mariage célébré à Alger en juillet 1935 ; le père de Myriam y avait consenti demandant simplement à Yves, qui visait l’agrégation de Philosophie, de préférer le Droit en vue d’une carrière plus rémunératrice !

Mariés, Yves et Myriam s’établirent à Caen pour y terminer leurs études, de Droit pour Yves, de Lettres pour Myriam avec un Diplôme supérieur en Philologie. Yves commença sa longue carrière d’avocat. Désormais les convictions politiques et morales du couple rejoignaient un temps historique fort, le Front Populaire, la guerre d’Espagne et la lutte antifasciste. Myriam ne se contenta pas de suivre les pas d’Yves mais manifesta son action militante dans le concret immédiat, accueillant les réfugiés républicains espagnols et abritant même au modeste domicile une mère et sa fille, réfugiées d’origine basque. Ce geste de l’accueil immédiat et protecteur que Myriam a exercé toute sa vie est une marque de civilisation, une des meilleures parmi celles produites autour de Mare nostrum, celle de la considération première de l’Autre, humble ou célèbre indifféremment. Le reste, amitié, indifférence ou inimitié attendra. Fâché de l’attitude de Léon Blum de non-intervention dans la guerre d’Espagne, Yves rejoignit et dirigea la cellule communiste de Caen où beaucoup de métallurgistes des aciéries de Mondeville étaient adhérents ; le contact ouvrier ne gêna pas Myriam qui se mettait à la portée de chacun et aidait Yves dans la rédaction du Journal communiste local. Les procès de Moscou mirent fin à cet épisode, le régime soviétique étant véritablement démasqué dans son dédain des droits de l’homme et de l’expression des opinions ; Yves fut aussi accusé de déviationnisme, ce qui conforta ses convictions antistaliniennes.

La conciliation entre aspirations littéraires et convictions politiques se faisait à l’intérieur de ce que l’on nomme l’engagement intellectuel, qui, de 1936 jusqu’aux années 1960, avait une vigueur et un retentissement dont nos contemporains n’ont plus la mesure. Militants politiques et personnalités intellectuelles ont contribué, par des moyens différents et complémentaires, aux luttes et aux débats pendant les affrontements majeurs de cette période. Certains, comme Yves et Myriam Dechezelles, cumulaient les deux rôles dans une posture équilibrée servant l’un et l’autre des moyens sans y trouver de contradiction.

Dans l’enchaînement inéluctable des évènements de 1940 la famille eut la chance de se retrouver à Alger. Dès 1941 le couple Yves et Myriam s’inscrit avec un groupe d’amis [1] aux liens très solides dans la résistance au régime Pétain-Darlan ; en liaison avec le réseau Combat, l’un des buts visés par ce noyau de résistants réside dans la préparation des actions historiquement bien établies du « 8 novembre 1942 » afin de faciliter le débarquement des alliés. Myriam y participa sans jamais avoir considéré que c’était un exploit : elle a convoyé dans Alger des pains de dynamite au fond du landau où son plus jeune fils, Guy âgé d’un an, se montrait heureux de la promenade. La constitution du gouvernement provisoire, sous la direction du Général de Gaulle, amena Yves à y assurer des fonctions, et, certaines fois, Myriam se retrouva en diner officiel à la droite du Général ; elle en gardait un souvenir amusé par l’écart de stature qui la séparait du Général, elle qui ne mesurait qu’un mètre 55. Respectueuse, mais rarement intimidée, elle pouvait ainsi commencer sa galerie de portraits des grands hommes politiques, moquant les prétentieux et sachant révérer ceux, en petit nombre, qui apportaient du positif à la condition humaine. Adepte des chroniques orales où sa prodigieuse mémoire excellait dans le rappel des noms et des circonstances, y ajoutant la causticité de son esprit inspiré de Voltaire, elle a régalé nombre de visiteurs du monde politique et littéraire venant à son domicile. L’envers du décor lui a toujours semblé au moins aussi important que l’endroit pour mieux juger de l’attitude et des actions des personnages en vue ; à cet égard, dans le combat qu’elle soutenait pour le respect des femmes et l’amélioration de leurs conditions sociales, elle n’aimait pas la méthode de « suffragette » arrogante et détestait les intrigantes, celles qui profitent de cette grande cause pour mieux se forger un prénom, un nom et la gloire éventuelle d’un titre !

L’arrivée des alliés à Alger, fin 1942, fut aussi l’occasion de connaître d’autres personnages intéressants ; ce fut le cas notamment de Patrick Waldberg, qui, par sa connaissance approfondie de la grande culture française et sa double origine franco-américaine, officiait au sein de l’armée américaine comme agent de liaison. Il se révéla comme familier du mouvement surréaliste. Cette rencontre et l’amitié indéfectible qui s’ensuivit facilitèrent plus tard toutes les relations directes qui se nouèrent avec André Breton, Benjamin Péret, Max Ernst et nombre de fidèles moins connus de ce mouvement. Pendant une vingtaine d’années, Patrick put, dans ses errances parisiennes, venir à toute heure du jour ou de la nuit à la maison Dechezelles, certain du refuge et de l’accueil reconstituant qu’il y trouverait grâce aux soins de Myriam.

Le retour à Paris, en octobre 1944, correspondait à une intense période de reconstruction et de rassemblement politique. A la suite d’Yves qui joua un rôle important à la gauche de la SFIO, Myriam s’investit également dans le parti, participant de l’activité au siège de la Cité Malesherbes et assurant, en particulier, le secrétariat de Gaston Deferre ; elle l’appréciait pour son humour et pour le soin qu’il prenait de tenir en bonne considération tous les éléments féminins, une forme de considération et de parité avant que ce mot ne soit avancé avec le sens actuel. Cela contrastait avec Guy Mollet et d’autres plus encore. La veille des nombreux congrès, le petit appartement parisien Dechezelles, alors rue Louis Codet, était réorganisé par Myriam pour dégager le plus de place possible et y accueillir les délégués des fédérations provinciales, Lyon et Toulouse [2] notamment ; ensuite elle s’affairait pour les nourrir, les faire dormir, le tout formant un casernement de fortune pour une vingtaine de personnes dans un temps où alimentation et chauffage manquaient énormément. Le dévouement militant commandait. Le retour vers les activités culturelles était également présent et ce fut une période de fréquentation importante de Paul Rivet qui dirigeait le Musée de l’Homme. Ainsi, pour Myriam, l’apport de l’ethnologie complétait la philologie. En évoquant le Musée de l’homme il est opportun de rappeler que les liens entre résistants vrais facilitaient les contacts dans l’après-guerre ; ils ont créé des rapprochements et longuement vivifié des amitiés multiples qui ne s’effacèrent jamais même en cas de distanciation politique.

Ce serait un long inventaire que d’énoncer toutes les rencontres et toutes les « retrouvailles » de cette période d’après guerre, celle d’Albert Camus, celle de Max-Pol Fouchet, celle du mouvement surréaliste, toutes celles rétablissant une influence culturelle et humaniste pour la France. Le militantisme avec les Jeunesses socialistes, intégrant de nombreux trotskistes, permit également de lier des amitiés indéfectibles ; parmi les Jeunesses, Carmen Carmona et Myriam devinrent vite des intimes, partageant beaucoup de goûts communs culturels et linguistiques à partir de l’hispanité, et défendant le rôle des femmes dans l’action politique. Le cercle amical formé avec les Jeunesses socialistes prit aussi l’habitude de se revoir régulièrement après l’éviction de la SFIO en 1947 ; le peintre Fred Zeller en faisait partie qui longtemps accueillit ce cercle au Caveau des Légendes qu’il avait créé. En outre, le couple Roland et Yvonne Filiâtre, peu après leur retour de déportation, et le couple Yves et Myriam Dechezelles devinrent des inséparables tant par la communion des idées militantes que par le besoin de se nourrir de leurs forces morales et humanistes réciproques.

D’autres axes d’action apparurent pour lesquels l’activité relationnelle et très communicante de Myriam aida Yves Dechezelles dans le bouillonnement des années suivant la guerre. Citons la reprise des liens avec les mouvements des républicains espagnols, ceux notamment issus du POUM [3] ainsi que les anarcho-syndicalistes de la CNT [4], tous continuant la lutte antifranquiste. La montée en puissance des mouvements d’émancipation des peuples colonisés, au sortir de la guerre et lors de la création de l’Union française en 1946, allait devenir le sujet fort. Cette cause de l’anticolonialisme, ajoutée à l’éviction des dirigeants des Jeunesses socialistes, devait entraîner en 1947 la démission d’Yves de son poste de secrétaire général adjoint de la SFIO. C’est une continuité persévérante du militantisme qui amena ensuite la création de l’ASR [5] puis du RDR [6], puis du CAGI [7] aboutissant à la Nouvelle Gauche, à l’UGS [8] et enfin au PSU. Les liens avec les éléments syndicaux engagés, de FO et des syndicats enseignants, et ceux avec les amis trotskistes, dont beaucoup avaient été connus aux Jeunesses socialistes, ne furent jamais oubliés ; Pierre Lambert et Daniel Renard, entre autres, étaient souvent présents chez les Dechezelles et leurs luttes, ouvrière et anticolonialiste, constituèrent des enjeux très souvent partagés en commun. Myriam se souvenait souvent des arrivées de Daniel Renard, sorti « bouillant » de l’action et venant décrire ce qu’il venait de vivre intensément avec les métallurgistes de Saint-Nazaire.

Sur le front anticolonialiste qu’Yves partagea avec ses amis, Jean Rous et Daniel Guérin étant des précurseurs, il y eut en 1946 la période vietnamienne. Des émissaires de Ho Chi Minh venaient conférer au domicile et relayaient vers Myriam les informations pendant qu’Yves essayait de faire bouger les ministres socialistes pour infléchir la position gouvernementale française et donner une chance d’aboutir aux négociations qui se tenaient à Fontainebleau. Hélas, la politique de la canonnière prévalut avec la complicité du ministre de l’outremer Marius Moutet, un des adversaires d’Yves à la SFIO. Puis ce fut le temps des Malgaches et des Nord-africains. Pour Madagascar la qualité et la haute moralité des dirigeants du MDRM [9] n’étaient pas prises en compte et une répression colonialiste effroyable s’abattit sur la grande île ; Yves participa au groupe courageux d’avocats venus assurer la défense des dirigeants. Jacques Rabemananjara, dirigeant mais aussi poète et écrivain de langue française, resta toute sa vie en contact avec Yves et Myriam.

Pour l’Afrique du Nord, beaucoup de ce que l’Algérie et la Tunisie ont compté de cadres nationalistes et syndicaux ont été reçus par Yves et Myriam à leur domicile, les leaders respectifs Messali Hadj et Habib Bourguiba ne le pouvant pas, retenus par des emprisonnements ou des assignations à résidence forcée. Yves et Myriam connaissaient bien l’Algérie, Myriam se débrouillant aussi en arabe dialectal. Depuis longtemps ils avaient pu mesurer le sort de la majorité « indigène » [10] musulmane et dénoncer toutes les tricheries électorales ou autres procédés scandaleux qui prévalaient pour faire taire les voix émancipatrices et revendicatives, celles particulièrement du MTLD [11], et maintenir « le second collège » [12] dans l’acceptation du fait colonial. Non seulement Yves devint le défenseur et l’ami de Messali Hadj mais, de plus, avec la présence de Myriam les enfants de Messali, Ali et Djanina, devinrent l’objet d’attentions quasi maternelles, Madame Messali étant trop tôt disparue en 1953. Une fraternité familiale était établie qui dure encore.

La guerre d’Algérie donna un autre rôle à Myriam. Yves devint l’animateur d’un collectif d’avocats chargés de défendre devant les tribunaux militaires et civils, respectivement en Algérie et en Métropole, les dirigeants et militants algériens, politiques ou syndicalistes, emprisonnés et pour certains d’entre eux condamnés à mort dans des procès expéditifs. Yves assura de lui-même 49 missions en Algérie, quelques unes douloureuses pour assister ses clients jusqu’à la guillotine et la plupart dangereuses sous la menace des ultras de l’Algérie française. Faire fonctionner ce collectif demandait une gestion active permanente, sachant faire, sachant dire ou ne pas dire, connaissant les interrelations nécessaires, tenant à jour l’avancement et le pourvoi logistique, tout cela a été l’oeuvre de Myriam formant la base arrière avec l’aide de Tahar Zerargui, ancien conseiller municipal d’Alger, militant du MTLD puis du MNA [13]. Les qualités de Myriam, sa réactivité, son intelligence et sa mémoire quasi infaillible qui évitait d’avoir à produire certains écrits potentiellement dangereux, ont fait merveille pendant cette période de 1954 à 1962 des temps difficiles de la guerre d’Algérie. Comme au temps de la résistance il fallut aussi encaisser la douleur de perdre des amis algériens, dans la guerre armée en Algérie ou dans les assassinats fratricides à l’initiative du FLN ; s’il ne fallait citer qu’une absence douloureuse, sans nul doute il faudrait évoquer la mémoire de Abdallah Filali, blessé à mort par le FLN, sachant sa fin certaine pour le lendemain, et accueillant, alité dans sa chambre d’hôpital parisien, Myriam et ses fils avec le même grand sourire fraternel que nous admirions à chacune de ses visites au domicile. Myriam organisa aussi la liste des amis qui, munis des autorisations nécessaires, rendirent régulièrement visite aux prisonniers du « régime politique » afin de leur éviter la solitude et d’encourager leur moral. Il y eut à partir de 1961 la menace directe de l’OAS ; dans ce temps, l’immeuble de la rue Maréchal Harispe était protégé jour et nuit par des policiers ; toujours hospitalière, Myriam n’oubliait jamais de leur apporter du café chaud pour les tenir éveillés la nuit.

On ne peut pas terminer l’évocation de cette période sans parler de deux personnes qu’appréciait particulièrement Myriam. Il s’agit d’abord de la grande résistante Claude Gérard qui assura des missions difficiles en Algérie pour témoigner de la cruauté de la guerre et le faire connaître dans les milieux chrétiens entre autres. Il s’agit ensuite du philosophe et écrivain Maurice Clavel que Myriam aida psychologiquement dans les moments où il passait d’un état de grande espérance, après ses visites régulières auprès de Charles de Gaulle, à un état de grande désespérance à force de ne pas voir venir l’ « attendu » ; l’amitié avec celui qu’elle ne nommait que Maurice, eut à nouveau des épisodes forts en 1968 et dura jusqu’au décès de l’écrivain.

Après 1962, Yves reprit des activités moins exceptionnelles à son cabinet d’avocat tout en continuant à apporter son soutien aux militants politiques et syndicalistes judiciairement convoqués. Myriam assura le secrétariat du Cabinet jusqu’au départ en retraite d’Yves en 1987. La vie politique militante diminua beaucoup lorsque la majorité du PSU rejoignit le nouveau PS et que François Mitterrand en prit la tête. Yves continua de mener son combat et de nombreuses actions, notamment des missions pour la FIDH [14] ; jamais Myriam ne lui fit obstacle, totalement adhérente de ce combat qui ne cessera jamais au service des droits de l’homme, pour ses libertés et sa défense contre l’oppression.

Vint le temps de profiter de longs week-ends dans la maison de campagne de Méréville, un temps partagé entre l’accueil des nombreux amis et l’entretien de cette grande maison et du terrain arboré alentour. Yves aimait les arbres et fit pousser son « chêne de Tolstoï ».

Lorsqu’en 2002 Yves fit une chute avec fracture puis revint de l’hôpital Pompidou avec le commencement d’un état dit de démence sénile, Myriam se montra d’une force extraordinaire pendant plus de quatre ans. Elle assista jour et nuit Yves dans ce déclin très difficile à vivre pour les plus proches, psychiquement comme physiquement. Au décès d’Yves, en janvier 2007, elle montra son courage et sa résistance, fervente dans la mémoire de l’« aimé » et du long parcours commun et passionné.

Handicapée par sa vue, Myriam continua par de longs appels téléphoniques à maintenir le contact avec ses nombreux amis, n’ayant jamais besoin, grâce à la préservation de sa mémoire, de consulter un répertoire pour se remémorer les numéros de téléphone, les dates d’anniversaire, les prénoms des enfants des correspondants etc. La disparition des amis [15] venait à proportion de l’âge avançant mais faisait progresser en elle le besoin de rester en contact avec ceux demeurant en vie, notamment son aînée et amie d’enfance de Tiaret, devenue un très réputé Professeur d’histoire, Mme Georgette Sers. Un autre réconfort régulier vint des amis de son immeuble : le Dr Benchetrit et son épouse très attentifs auprès d’elle, et le musicologue et écrivain Jean Gallois avec qui les conversations et l’échange des savoirs musicaux, artistiques et intellectuels furent ressentis avec le sens profond de l’intelligence et de la compréhension réciproques.

En 2013 lorsque le nom d’Albert Camus est revenu à l’affiche pour célébrer le centenaire de sa naissance, Myriam eut le regret qu’on ne fasse pas appel à sa mémoire et au rappel du Cercle des études camusiennes dont elle avait fait partie ; puis elle s’est ravisée, considérant qu’il serait nocif de donner encore matière aux exégètes de se parer de la plume de Camus pour flatter leur gloire plumitive, pensant particulièrement à l’orgueilleux Michel Onfray. Camus méritait l’admiration de Myriam dans sa pure simplicité de condisciple et d’amie.

Myriam a gardé sa lucidité et son à-propos jusqu’à quelques heures de son décès. Alors qu’un aimable infirmier, cherchant à la porter d’un fauteuil à son lit, lui demandait : « Madame, puis-je vous prendre les pieds ? », elle répondit aussitôt : « vous pouvez les prendre mais ne les gardez pas ! ».

Myriam, voltairienne et mozartienne, et Yves, rousseauiste et beethovénien, seront réunis dans le cimetière ancien des Sables d’Olonne.



Texte de Jean-Jacques et Guy Dechezelles, 24 août 2014

 

 
[1] Bernard Amiot, Michel et Léon Brudno, Stanislas Cviklinski, Lucien Fanfani, Laurent Preziosi, Paul Ruff

[2] les amis Francis Fuvel et Alexandre Montariol en tête

[3] POUM : Partido Obrero de Unidad Marxista

[4] CNT : Confederación Nacional del Trabajo

[5] ASR : Action Socialiste Révolutionnaire

[6] RDR : Rassemblement Démocratique Révolutionnaire

[7] CAGI : Centre d’Action des Gauches Indépendantes

[8] UGS : Union de la Gauche Socialiste

[9] MDRM : Mouvement Démocratique de Rénovation Malgache

[10] Le mot « indigénat » a été supprimé par une loi de 1946, à l’initiative de Lamine Gueye, portant création de l’Union française

[11] MTLD : Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques

[12] Le second collège avait été créé en remplacement de l’indigénat pour élire des représentants des peuples colonisés au sein des institutions départementalisées

[13] MNA : Mouvement National Algérien fondé et dirigé par Messali Hadj

[14] FIDH : Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme

[15] Une liste impressionnante pourrait être dressée. Myriam Dechezelles aurait certainement cité, sans oublier tant d’autres qui pardonneront par delà le temps : des hommes politiques appréciés, sincères et droits, Marceau Pivert et Claude Bourdet ; de grands militants révolutionnaires, Clara et Pavel Thälmann, combattants de la Guerre d’Espagne ; de grands résistants déportés, Marcel Beaufrère, Jean-René Chauvin, Robert Chazine ; de grands syndicalistes de la trop rare gauche américaine, Vic Reuters et Daniel Benedict ; Vlady, Vladimir Kibaltchitch, peintre mexicain, fils de Victor Serge ; le germaniste antinazi, Pr. Richard Thieberger ; les grands mathématiciens Laurent et Hélène Schwartz ; l’anthropologue Edgar Morin ; les thérapeuthes Pierre Lagune et Jean Ayme ; les grandes militantes, Annie Cardinal, Jeanne Hespel, Renée Danos, Mimi Lagune ; le socialiste algérien Mustapha ben Mohamed ; les avocats « frères » Yves Jouffa, Pierre Stibbe et d’autres encore. Mais aussi des protégés, l’ouvrier photograveur érudit Michel Zographos, pour un temps le prêtre ouvrier Serge Berna rejeté par l’Eglise, pour un bref moment Daniel Cohn-Bendit recherché par toutes les polices de France ....


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